> Les numéros > Scumgrrrls N° 1 - Printemps / Spring 2002

Dildos et compagnie

Godemichés, dildos, vibrateurs et autres jouets sexuels sont encore bien peu connus dans nos contrées. Si chaque ville moyenne des Etats-Unis s’enorgueille de son échoppe dans le domaine, si de pareilles boutiques s’établissent à Londres ou en Allemagne, on ne peut pas dire qu’on est près de voir s’ouvrir une succursale de Good Vibrations ou Toys in Babeland (2 illustres magasins de sex toys) Rue du Midi.

Les esprits ne seraient-ils pas prêts ? Ou les préjugés et fausses idées trop fortes ? Le cher objet de latex a bien semé la zizanie et la tempête au sein d’une récente édition du Festival de films lesbiens de Paris, Cinéffable, lorsque des spectatrices et organisatrices se sont opposées à la tenue d’un stand le proposant sous toutes ses formes. L’affaire a fait les titres du magazine Lesbia pendant quelques numéros. Et c’est sans surprise que lors du dernier festival du film gay et lesbien de Bruxelles, ce sont surtout des garçons qui se sont présentés à l’atelier improvisé "Oh My Gode !" qu’une spectatrice bien intentionnée avait organisé de toutes pièces pour apprendre à fabriquer des godemichés à la maison (il faut toutefois dire que les "ladies" présentes ont créé de bien jolis objets alors que les garçons se contentaient souvent de reproduire des bites disproportionnées).

Les opinions préconçues sur les godemichés -ou dildos et j’utiliserai ce terme anglais que je trouve tellement plus joli que l’appellation française qui fait trop penser à un engin de torture- sont certes bien tenaces. Ce sont surtout les féministes de la deuxième vague qui ont vu arriver d’un mauvais oeil cet objet phallique dans la panoplie des plaisirs des femmes. Un premier reproche de ces féministes à l’encontre du vénérable latex est que cet engin semble approuver les théories de Freud qu’elles ont tellement combattues, et surtout cette assertion de l’envie du pénis chez la femme qui marquerait et justifierait son identité passive et son infériorité. Il a fallu Lacan, Simone de Beauvoir, Kate Millett et toute la seconde vague du féminisme pour que ce pilier de l’analyse psychiatrique soit enfin considéré comme un épouvantable anachronisme insultant (même si des théoriciennes féministes postérieures ont relu et réhabilité Freud sur ce point, mais c’est une autre histoire).

A première vue, le recours au latex comme substitut de l’envie du pénis, cela la fout mal et on peut comprendre que certaines féministes aient du mal à avaler cela. Mais c’est oublier que la meilleure manière de critiquer une construction sociale est de la parodier, de la représenter à l’excès, de la simuler. Et qu’en performant le phallus, signe prétendu de la masculinité, c’est démontrer combien il n’est pas si biologique que cela, mais plutôt construit socialement.

Et ce n’est que par une analyse bien trop rapide qu’on peut qualifier cette mascarade de répétition servile. Car le dildo n’est pas un expédient à l’envie de pénis. Des féministes récentes ont plutôt démontré le contraire.

Ce sexe artificiel -qui n’en est pas un d’ailleurs (un sexe), mais je vais y venir- serait plutôt la démonstration impitoyable de l’inanité du pénis ainsi que la déconstruction inévitable de l’équivalence sexe=reproduction qui n’a cessé de justifier, dans nos sociétés, l’asservissement des femmes, de leurs corps et de leur plaisir. Tout notre discours sur la sexualité est en effet construit sur l’idée de la reproduction et sur la prééminence de la pénétration.

Reproduction tout d’abord. L’idée s’affaiblit certes, par l’effet conjugué de la laïcisation de la société et des moyens techniques de contraception et de fécondation artificielle, mais reste bien vivace. Elle justifie la norme prétendue de l’hétérosexualité, le désir de mariage, la limitation de l’octroi de droits à l’avortement et le manque d’information grand public sur la contraception.

Quant à la pénétration, l’intoxication est encore plus pernicieuse. Que dites-vous de ce mythe de la virginité qu’on ne perd qu’après un bon coït ? Peu importe que la "jeune fille" ait préalablement exploré de nombreux actes sexuels, en solitaire ou en compagnie ; tant qu’un pénis n’a pas enfreint son hymen sacré, elle reste vierge, techniquement et culturellement s’entend. Les suites de cette logique frôlent par fois le ridicule notamment quand des hétéros (bien attentionnés, cela va de soi, mais ils le sont toujours…) s’interrogent sur des lesbiennes qui leur expliquent n’avoir jamais eu de relations avec les hommes : « Mais alors », s’exclament- ils, « tu es toujours vierge ? ». Et voilà, d’un mot, toute votre vie sexuelle intense est évacuée. Elle ne compte pas, Mesdames, il n’y a pas eu pé-né-tra-tion. Même chose pour cette généralisation des homosexuels en sodomites invétérés, généralisation qui accorde d’ailleurs une solide assise à l’homophobie, surtout chez les hommes. Rien n’est plus exagéré, une grande partie des homosexuels mâles étant adeptes de bien d’autres pratiques sexuelles. Le cinéma entretient le mythe de toutes ses forces. Il est en effet rare qu’une scène d’amour sur grand écran ne se résume pas purement et simplement à un acte de pénétration. Préliminaires, vous avez dit préliminaires ? Il n’y en a souvent point. Le terme même démontre que ce ne sont certainement pas eux qui constituent le plat principal. Or mettre l’acte de pénétration comme seul tenant et aboutissant de l’acte sexuel conforte les hommes dans leur sentiment de supériorité.

De manière subconsciente, en tout cas dans le grand public, le pénis est encore vu comme ce qui remplit, ce qui comble. La femme est alors réduite à "ce sexe qui n’en est pas un", ce manque fondamental qui justifie le contrôle du corps des femmes par les hommes. Que le viol paraisse justifié chez certains hommes par cette nature "pénétrante" du pénis, ne m’étonnerait pas.

Et le dildo dans tout cela ? Il joue un sacré rôle subversif. Parce que ce bout de caoutchoux-latex est synthétique et pas organique, il permet de déplacer la sexualité loin de la reproduction et des organes génitaux. Admettre qu’une matière artificielle puisse procurer du plaisir, c’est dénier toute exclusivité à l’interaction des organes de l’homme et de la femme, c’est dissocier une fois de plus la reproduction et la sexualité. Sexualité cyborg en quelque sorte. En parodiant le sexe masculin, au point même de lui donner bien d’autres formes plus rigolotes et plus adéquates, les utilisatrices de dildos se réapproprient la pénétration comme un acte sexuel autonome et égalitaire. Il n’y a plus de prépondérance, de hiérarchie parmi les pratiques sexuelles. La pénétration qu’elle soit plastique ou organique est juste un jeu de plus.

C’est pour cette raison que les féministes, lesbiennes ou non, ne peuvent que se réjouir du succès des godes et dildos auprès des hétérosexuels. Quelle ne fut pas ma surprise, en effet, lors d’une récente visite au magasin Good Vibrations de San Francisco, de m’apercevoir que, dans cette foule qui s’empressait d’acheter les outils sexuels du week-end, il n’y avait que très peu de lesbiennes (sans doute ont-elles déjà tout ce qu’il faut), un peu d’homosexuels mâles qui comparaient les tailles impressionnantes de certains pénis de latex et rigolaient sous cape, mais surtout des couples d’hétérosexuels. Et oui, Monsieur et Madame venaient faire leurs courses de vibros, dildos et autres joyeusetés en couple. Ne serait-ce pas là la plus prestigieuse victoire des promotrices du godemiché ? Car en somme, si Monsieur accepte d’accompagner Madame dans cet antre des substituts de son attribut masculin, n’est-ce pas parce qu’il a accepté que son pouvoir pénétrateur n’est plus absolu mais peut subir une concurrence ? Ou que Madame, que la société place encore dans une position sexuelle passive, peut elle aussi pénétrer Monsieur ?

Plus que contestation féministe et lesbienne de la norme de la sexualité hétérosexuelle reproductive, le dildo serait devenu accessoire sexuel commun, qu’on accroche entre les brosses à dent et le rasoir, jouet de pénétration familier, frangin amical du pénis organique de la maison. Les femmes pourraient revendiquer une sexualité qui ne dépende plus uniquement de la quéquette de leurs partenaires mais intégrerait celle-ci dans des jeux sexuels bien plus complexes. Et surtout les hommes reconnaîtraient que le plaisir de leurs amoureuses requiert bien plus qu’un coït sur-médiatisé et devenu ringard. Bref, le zizi ne vaudrait plus grand chose sur le marché… Et cela c’est un sacré courant d’air !