> Les numéros > Scumgrrrls N° 7 - Printemps / Spring 2005

Sarah Waters ou le corps victorien

by A. S

L’époque victorienne, soit la période pendant laquelle la reine Victoria régnait sur l’Angleterre (1819-1901), a livré à l’histoire une représentation particulière des femmes. Que les suffragettes soient nées à l’époque victorienne n’est sans doute pas un hasard tant les libertés des femmes y étaient réduites.

C’est surtout dans leur corps que les discriminations se manifestaient le plus crûment. Dans la bourgeoise et l’aristocratie de l’époque victorienne, c’est le mariage qui permet à la femme et à l’homme de se fondre en « une chair », refusant au corps des femmes une autonomie propre. Nombreuses étaient également les déclinaisons des névroses et anxiétés au sujet de la fragilité et la vulnérabilité du corps des femmes. Leur enfermement au sein des maisons n’y était pas étranger. Objets fragiles gardés en lieu sûr, dédiés à un usage « privé », les femmes n’avaient ni indépendance économique ni droits. La situation des femmes de la classe ouvrière était bien différente, mais guère plus enviable : leur corps n’était pas assimilé à la fragilité mais à la robustesse, n’était pas confiné à la sphère privée mais à la rue, il était considéré comme publiquement accessible.

Sarah Waters, dans les trois romans qu’elle a écrits jusqu’ici, témoigne de la position de la femme dans l’époque victorienne, tout en livrant une autre vision du corps de celle-ci, en lui rendant sa liberté en quelque sorte.

C’est juste après son doctorat d’anglais que Sarah Waters entreprend l’écriture de son premier roman Tipping the Velvet (Caresser le velours). A la fois un succès critique et public, le livre suit les aventures de Nancy, héroïne lesbienne dans l’Angleterre victorienne. Ses deux autres livres, Affinity (Affinités) et Fingersmith (Du bout des doigts), se passent également à la même période et relatent toujours des histoires lesbiennes, avec un grand sens de la narration et un style baroque.

Les héroïnes des livres de Sarah Waters sont des femmes en mouvement qui traversent les classes sociales de l’époque victorienne. Leur situation est loin d’être figée : rôles échangés, partenariats, délivrances, fuites. Elles deviennent toujours maîtresses de leur situation.

Son premier roman, malgré une intrigue assez conventionnelle, est un véritable récit initiatique où l’élément lesbien est central. C’est à la fois une quête de l’identité et de l’amour. Bien que ses romans suivants incluent toujours une donnée initiatique importante, il ne s’agit plus là de la trame du récit, mais de l’une de ses composantes toujours subtile. Avec Sarah Waters, la fiction lesbienne (revendiquée comme telle) entre vraiment dans la littérature et se libère de l’obsession de la particularité du sujet, dont l’élément central doit nécessairement être une histoire d’amour lesbien. Ses livres sont aussi des fresques historiques et Dickens n’est jamais loin.

C’est avec beaucoup de plaisir que les Scum Grrrls ont rencontré Sarah Waters un soir d’automne, lors du Lesbienne Dag à Gand, journée lesbienne, dont elle était la grande vedette, bien sûr.

Sarah Waters : On voit toujours l’époque victorienne comme une période très sombre. On pense que les émotions n’étaient pas exprimées, que c’était très strict. Mais les documents historiques retracent surtout l’ambiance des grandes familles victoriennes. Et la famille répondait en effet à des règles très strictes. Par contre, au-delà de la famille, il existait des lieux de plaisir, des lieux pour s’amuser. Et les classes moyennes devaient aussi s’amuser. Nous oublions que durant l’époque victorienne, les gens avaient une vie très colorée, très animée, comme la nôtre. Ils aimaient les plaisirs, les écrits érotiques... Les romans de cette époque parlent de sexe d’ailleurs. Ils n’en parlent pas comme nous, mais de manière détournée. Cela prouve qu’il régnait une ambiance sexuelle et un énorme désir sexuel, ce dont témoigne la pornographie victorienne. J’ai beaucoup lu au sujet de cette période et aussi beaucoup d’écrits pornographiques, j’en ai retiré une autre réalité que celle qui m’a toujours été montrée sur l’époque victorienne. Les anglais du 20ème siècle ont une relation difficile avec les victoriens. Nous les imaginons prudes et avec un petit esprit mais sous la surface il en était tout autrement. N’oublions pas que de grands changements se sont mis en route à cette période, songez à l’émancipation des femmes, au socialisme, à Freud et sa psychanalyse. C’est devenu une obsession pour moi de montrer combien ce temps est à la fois éloigné et proche de nous.

Scum Grrrls : Vos romans se déroulent toujours dans cette époque victorienne que vous connaissez bien. Quelle est la part de fiction et de réalité historique dans vos textes ? Peut-on croire, en lisant vos romans, à cette existence lesbienne dans la période victorienne ?

Sarah Waters : Contrairement à ma thèse ou à mes recherches à l’université sur l’époque victorienne, dans un roman, je pouvais laisser libre cours à mon imagination. Mon premier roman, Tipping the Velvet, est forcément un mélange de réalité et de fiction. Par exemple je n’ai pas trouvé trace de clubs de lesbiennes dans les documents historiques mais il existait bien un club préféministe à Londres d’où est né plus tard le mouvement des suffragettes. C’est la même chose avec le langage. J’ai essayé d’utiliser un argot de l’époque. Un victorien trouverait certainement que j’utilise ses mots ou ses expressions de manière incorrecte. Mon but est surtout que cela ait l’air vrai. J’ai fait des recherches sur l’argot de l’époque particulier pour Tipping the Velvet, mais en même temps, j’utilise les mots qui captent mon imagination, en prenant quelques libertés avec la réalité historique. Par exemple, j’utilise beaucoup dans ce premier roman le mot « Tom ». C’est vrai que le mot était utilisé depuis le 18ème siècle pour désigner les lesbiennes, mais sans doute pas comme je l’utilise, pas comme une expression de la rue.

Scum Grrrls : Quel est votre rapport avec la littérature lesbienne. Certains ont lié Tipping the Velvet au Puits de Solitude de Radclyffe Hall. Etait-ce une inspiration pour vous ?

Sarah Waters : Pas spécifiquement. Le Puits de Solitude ne se passe pas à l’époque victorienne, mais dans l’entre-deux-guerres. Je ne sais pas si j’y fais référence. Mais j’étais certainement consciente de cette tradition de livres lesbiens tristes, du genre Tu-ne-pourras-jamais-rester-avec-ta-copine, etc... J’essaie plutôt de faire le contraire. Je ne lis pas beaucoup de littérature contemporaine, ni de fiction lesbienne. Si je voulais écrire un roman sur la vie lesbienne contemporaine, je le ferais, mais ce genre d’histoire ne m’intéresse pas. Je suis plutôt intéressée par les gens qui se présentent comme des histoires... Je trouve la littérature lesbienne existante un peu terne : « se trouver l’une l’autre, creuser un petit nid à la campagne et c’est tout ». Je veux montrer la passion lesbienne. Par exemple la scène de Tipping the Velvet où Kitty lance une rose dans le public en direction de Nan : elle est ainsi choisie. Traditionnellement, ce sont toujours des scènes entre hommes et femmes. Je voulais aussi nous approprier le même romantisme.

Scum Grrrls : Mais en même temps, vos personnages lesbiens sont toujours assez durs, presque cruels parfois ?

Sarah Waters : J’aime bien trouver les limites de mes personnages. Comment les femmes s’utilisent et se blessent et pas seulement comment elles s’aiment. Chacune de nous a déjà été trahie et quittée par une femme qu’elle aimait. Les personnages principaux de Fingersmith se font des choses terribles mais c’est plus fort qu’elles. Elles sont prisonnières de leur propre existence et sont en partie manipulées par leur propre environnement.

Scum Grrrls : Vous avez dit plus tôt que si vous deviez écrire une histoire lesbienne contemporaine, vous feriez un livre dans lequel être lesbienne serait la norme. Dans Tipping the Velvet, vous dépeignez la vie lesbienne de manière très forte, était-ce une volonté militante de rendre cette vie visible ou était-ce que pour vous la vie lesbienne est la norme et donc qu’il vous paraissait évident de parler des lesbiennes à l’époque victorienne ?

Sarah Waters : Plutôt la deuxième réponse. Je suis lesbienne, donc pour moi, c’est normal, c’est la norme. Je me suis demandée pourquoi j’écrirais sur des hétérosexuels : il y a suffisamment de livres qui en parlent ! Et puis j’avais trouvé tous ces documents sur les lesbiennes au 19ème siècle. Tout d’abord je suis passionnée par la fiction de cette époque, et je voulais me l’approprier pour des histoires lesbiennes. Je voulais raconter une histoire à différents niveaux, comme Great Expectations, mais avec des lesbiennes... Ce n’était pas par frustration politique. C’était plutôt "pourquoi ne pas le faire" ?

Scum Grrrls : Tipping the Velvet est rempli d’images. L’histoire a des qualités très imagées. Que pensez vous de l’adaptation qu’en a fait la BBC, en êtes-vous satisfaite ?

Sarah Waters : La télévision est tout à fait un autre medium et donc c’est normal que l’imagerie du livre en soit changée. Mais de manière générale, j’ai plutôt aimé le téléfilm. J’ai été touchée quand je l’ai vu à la télé, pas fascinée. Il s’agit d’une adaptation très fidèle. J’étais déçue que le personnage principal ne soit pas butch, ce qu’elle est dans le livre. A la télévision, elle est devenue très féminine. Aussi, les lesbiennes plus âgées étaient caricaturées dans le téléfilm. C’est dommage que quand tu représentes une lesbienne, elle doive nécessairement être jeune, belle et mince. Et puis, la promotion avait été faite autour de l’amour lesbien, juste l’amour, pas le sexe. Du genre "Elles vécurent heureuses jusqu’à la fin de leur vie"...mais le reste est bien plus intéressant dans le film : les conflits, les déceptions, les trahisons etc... Mais ils ont gardé la scène du gode, et c’est une première à la BBC ! Bien sûr, on le voit très vite et c’est plus suggéré que montré, mais quand même !

Scum Grrrls : Ce que j’aime dans vos livres, c’est que ce sont les femmes qui déclenchent les histoires. Elles ne subissent pas, elles agissent. Pour moi il y a une volonté féministe en filigrane. Vos livres sont aussi liés aux mouvements féministes de l’époque. Est-ce venu de manière évidente ou était-ce une volonté réfléchie ?

Sarah Waters : Cela me paraît naturel. Je m’intéresse à la façon dont mes héroïnes sont des agents de changement, dont elles travaillent l’histoire. Les gens se plaignent parfois de la passivité de mes personnages... mais à la fin, elle agissent et transforment la situation. Les femmes ont été désavantagées et utilisées dans tellement de situations terribles dans le passé. Et elles sont si souvent des personnages passifs dans les romans. Pour moi c’était évident que les femmes, dans mes histoires, soient le moteur de l’histoire. Alors oui, bien sûr c’est féministe !

Scum Grrrls : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Peut-on espérer bientôt un quatrième Sarah Waters ?

Sarah Waters : Je suis en train d’écrire en effet un nouveau livre et j’espère le terminer au printemps. Dans mon nouveau livre je quitte le 19ème siècle, cela se passe pendant la seconde guerre mondiale. C’est intéressant d’écrire sur la guerre. Londres était sous les bombes et cela influençait forcement les relations entre les gens. La vie était sous haute pression. Ce sera un livre plus calme sans mélodrame où je relie différents récits.

EN

The heroines in Sarah Waters’s books are women who transgress boundaries of social class in Victorian times. Their situation is never fixed : they change roles, partners, work. They are women in charge of their own lives. NL

De heldinnen in de boeken van Sarah Waters komen uit alle sociale klassen van het Victoriaanse tijdperk, maar ze hebben één ding gemeen : ze zijn allemaal op weg naar een ander leven. Rollenomwisseling, partnerschap, bevrijding, vlucht... En uiteindelijk worden ze steeds meester van hun eigen lot.