> Les numéros > Scumgrrrls N° 7 - Printemps / Spring 2005

Du baiser au bébé... de la science à la télévision

Vendredi 18 mars, je m’installe confortablement devant mon poste de télévision pour une soirée pépère (mémère plutôt) lorsque je tombe sur une émission scientifique édifiante. C’est une émission de la RTBF, soit le service public belge, qui s’intitule Du Baiser au Bébé. Le ton est donné. Sur le site de la chaîne de télévision, voici comment est présenté le programme :

Ce documentaire traite d’un sujet extrêmement sérieux - l’amour, la conception, la grossesse - avec infiniment d’humour. La présentation jouissive du professeur Zayan de l’UCL n’y est certes pas étrangère. Le gaillard serait Marseillais que cela ne nous étonnerait guère. Il y a du Fernandel en lui. Tout commence, nous rappelle ce spécialiste de la biologie du comportement, par un échange de regards, une histoire de séduction. Mais, contrairement aux idées reçues concernant le mâle conquérant, ce sont toujours les femmes qui sollicitent l’attention sexuelle des garçons. Pour parvenir à leurs fins, elles disposent d’une panoplie constituée de 52 gestes et mimiques. Mieux, si elles veulent être bien comprises, elles doivent insister pendant au moins dix minutes car, nous apprend le professeur Zayan, dans ce domaine, 75 p. 100 des mâles sont plutôt obtus. Et, naturellement, elles insistent. Ce film nous aide à comprendre, avec les outils de la psychologie et de la science médicale, ce qui nous attire et ce qui nous différencie, hommes et femmes, pourquoi certaines odeurs sont sexuellement stimulantes, comment les baisers et les caresses provoquent une incroyable décharge hormonale dans l’organisme. Enfin, grâce au scanner et à la microphotographie, ce document nous propose un voyage époustouflant à l’intérieur de nos corps pour visualiser en transparence un acte sexuel et suivre les neuf premiers mois de la vie dans le ventre d’une mère.

Cela promet déjà mais vous n’avez encore rien vu. Ce documentaire, Du baiser au bébé, sous couvert d’une argumentation scientifique, véhicule un discours des plus misogynes et des plus rétrogrades. Le synopsis du documentaire (le titre « du Baiser du Bébé » en rend bien compte), cherche à associer toute opération de séduction à la procréation. Ce n’est pas seulement que l’évolution du film passe de la drague et de l’acte sexuel à la grossesse et à la naissance, c’est aussi que l’attirance que l’on peut éprouver pour quelqu’un est à chaque fois expliquée scientifiquement par la volonté de trouver le meilleur partenaire pour assurer sa reproduction. Les hommes craqueraient pour des femmes qui ont un certain ratio hanches-tailles, indice d’une grossesse et d’un accouchement sans problème, ou une bouche charnue, signe prétendument maternel ; et les femmes tomberaient pour des hommes montrant des signes masculins qui attesteraient d’un patrimoine génétique promettant une descendance solide.

Ce lien entre l’attirance sexuelle et le désir de reproduction de l’espèce non seulement balaie des décennies de séparation du sexe et de la reproduction, gagnée de haute lutte par les féministes, mais néglige également les relations homosexuelles, reléguant ce type d’attirances aux oubliettes, oublie aussi les relations entre personnes postménopause ou entre personnes stériles. On est proche d’une performance sexuelle utilitariste et machinale.

Les preuves scientifiques qui sont avancées à l’appui de telles conclusions sont également risibles. Les hommes à qui on montre différentes poupées Barbie pour choisir la femme la plus séduisante, choisiraient massivement la même poupée ; les femmes qui sélectionnent sur photos l’homme le plus séduisant auraient toutes un annulaire plus développé, signe d’une cohérence dans le choix de la masculinité idéale chez le partenaire ; j’en passe et des meilleures. Ces études ne paraissent pas avoir pris en compte les constructions culturelles de la féminité et de la masculinité, les représentations des idéaux masculins et féminins dont nous abreuvent les médias. Vous avez souvent vu dans les rues des poupées Barbies au ratio hanches-taille idéal ? D’ou viennent réellement les désirs des hommes pour de tels modèles irréels ? Est-ce vraiment un instinct biologique ou est-ce plutôt un conditionnement médiatique ? Pas étonnant d’ailleurs que ce sont les mêmes médias qui nous resservent ce genre de discours scientifique qui les disculpe complètement. Le commentaire explique même que de tous temps, les hommes ont été séduits par le même type de femmes, oubliant qu’à certaines époques, c’était la rondeur, synonyme de richesse, qui était appréciée.

Mais l’émission est dangereuse à bien d’autres égards. Tout d’abord les vingt premières minutes du film parlent de nos désirs, de nos attirances sexuelles, en ne parlant en réalité que de ceux des hommes. Les femmes sont ensuite évoquées, très rapidement. L’homme est donc une fois de plus pris comme le « neutre » de l’être humain, sans aucune remise en question de ce statut privilégié et de l’invisibilité des femmes et de leur sexualité qui en résulte. A ce moment également, le commentaire insiste sur la nature forcément sexuelle des hommes, sur leurs pulsions, que seul un désinhibiteur biologique permettrait de contrôler. Un tel argument est souvent avancé pour « excuser » les viols et autres violences sexuelles commis par des hommes. Le documentaire ne va pas jusque là, cela va de soi, mais l’absence de nuance dans l’argument est tout de même choquante.

L’insistance sur les aspects biologiques de la relation sexuelle et de la procréation, sur les prétendues sélections que les uns et les autres font de leur partenaire sexuel, soi-disant pour instinctivement choisir le meilleur père ou la meilleure mère pour leur enfant, est aussi à deux doigts d’un eugénisme dangereux. A aucun moment, le reportage n’évoque les dérives que de tels arguments biologiques ont pu amener dans l’histoire.

Plus fondamentalement, le documentaire est tout entier basé sur un essentialisme primaire qui différencie les hommes et les femmes selon des caractéristiques propres. A un moment, un scientifique ne dit-il pas que les spermatozoïdes, comme les hommes, s’impatientent, et que les ovules, comme les femmes, prennent leur temps, tout en douceur. Une telle distinction entre les genres basée sur des soi-disant caractéristiques biologiques de l’un et l’autre sexe a été battue en brèche par de nombreuses études scientifiques. Mais les médias s’obstinent à insister sur cette prétendue différence essentielle entre les hommes et les femmes. Cela n’aura certainement pas pour effet de promouvoir l’égalité entre les hommes et les femmes et un rôle indifférencié des uns et des autres, dans la société ou dans le couple.

Passer ce type de reportage en prime time un vendredi soir rend encore plus aigues les critiques que l’on peut formuler à son encontre. Cette émission aurait pu montrer une vision progressiste et féministe de la sexualité et des relations humaines, une vision qui ne soit pas hétérocentrée, discriminante à l’égard des femmes, androcentrée, essentialiste. Cette vision plus progressiste de la sexualité est particulièrement absente des écrans de télévision malheureusement.

Ah oui, au fait, j’ai envoyé ce texte comme réclamation à la chaîne de télé … Histoire de ne pas râler toute seule dans mon coin. Mais je n’ai toujours pas eu de réponse…

EN

Angry about a documentary, Du baiser au bébé, which under the auspices of a scientific argumentation promotes the worst kind of misogynistic discourse. The documentary makes an attempt to view games of seduction as completely linked to reproduction. The attraction that one might feel for someone is each time rationalised as nature’s attempt to make us find the best partner for reproduction. All in all, the documentary is based on ideas about essential difference between women and men.

NL

Achter de schijnbaar wetenschappelijke benadering van de documentaire "Du baiser au bébé" gaat een achterhaalde, vrouwenvriendelijke ideologie schuil. Zoals de titel al weergeeft wil de documentaire doen uitschijnen dat elke poging tot verleiding alleen maar de voortplanting tot doel heeft. Elke aantrekking die men voor iemand kan voelen wordt telkens ’wetenschappelijk’ verklaard vanuit de drang om de beste partner te vinden om de reproductie te verzekeren. Het hele documentaire berust op een primair essentialisme, dat mannen en vrouwen wil onderscheiden op basis van geslachtsgebonden eigenschappen.