> Les numéros > Scumgrrrls N°18 - Summer 2011

Espace et femmes : Espaces de femmes ?

by A. S

Traditionnellement et historiquement, la femme a, depuis son enfance, été exercée au rôle de « ménagère », et a une identité liée à la domesticité… De Louise Bourgeois et ses dessins magnifiques sur le thème de la maison et du confinement (Femme/Maison, 1940) à l’installation collective révolutionnaire « Womanhouse » (1971), de Judy Chicago & Miriam Schapiro qui dressait le portrait de la maison comme lieu de l’aliénation féminine, les plus grandes artistes ont abordé avec une pertinence extrême cette mise en boîte perpétuelle et cautionnée sans relâche par notre société. Société où l’on encourage les garçons à entretenir une relation dominante avec l’espace (le monde), à s’octroyer plus d’espace (la posture assise jambe écartées, voix portante), à se déplacer plus efficacement et à repousser les limites de l’espace (voitures puissantes, voyages). Quant aux filles, elles sont élevées afin d’accepter la limite spatiale (la maison). On leur apprend à l’occuper tout en n’ayant aucun contrôle sur celui-ci. Leur limite moi/autre est perméable (se faire couper la parole, céder le chemin quand un homme marche en sens inverse).

La superficie de l’espace privé et sa perméabilité sont de bons indices pour mesurer le statut social et/ou genre. L’architecture a trop souvent contribué à renforcer les rôles des femmes en tant qu’épouses, gardiennes de la maison, gardiennes des enfants tout en ignorant ses activités au-delà du confinement à la maison et au quartier. En revanche, l’homme est envisagé comme ayant une vie professionnelle extérieure, et dispose d’un espace à lui, privé et personnel, pour sa détente, dans la maison. La maison pour lui est un endroit où se ressourcer. Pour la femme (la mère), pas question d’espace à soi ou de sentiment d’individualité dans la maison, bien que celle-ci soit sa sphère, ses frontières, son lieu de travail spécialisé à horaire indéterminé (cuisinière dans la cuisine, femme d’ouvrage dans la buanderie, hôtesse dans la salle à manger, mère dans la chambre des enfants, amante dans la chambre conjugale, femme de ménage partout, etc), travail dédié à la croissance et l’épanouissement des autres membres de la famille.

Au sein de la maison, la conception des espaces et des meubles renforce encore l’assignement des genres à des positions prédéterminées. On croit trop souvent que c’est l’utilisateur qui détermine l’utilisation d’un meuble et non le contraire, l’étude de l’ergonomie d’un lieu en est pourtant bien la preuve. Le meuble, l’environnement, déterminent la façon dont il est utilisé (de par ses caractéristiques telles que hauteur, façon dont il s’ouvre, disposition des fonctions, emplacement etc…). Pour en donner un seul exemple : ces dernières années, la hauteur du plan de travail de la cuisine a tendance à remonter pour parvenir à une mesure standard de 90 cm (on est passé de 80-85 cm à 90-110 cm). La raison en serait-elle que les hommes investissent de plus en plus l’espace de la cuisine (bien que surtout pour une activité occasionnelle de loisir), et réclament un environnement adapté à leur plus grande taille ?

Ceci démontre que l’environnement « construit » est un artefact culturel, ses formes incarnent nos valeurs culturelles et les stéréotypes de nos sociétés, il induit des standards et des comportements particuliers. Les objets, meubles et arrangements spatiaux de notre quotidien, sont rendus socialement « acceptables » et « appropriés » pour les hommes ou pour les femmes. L’architecture et l’architecture d’intérieur « nous genrent » constamment.

L’EVOLUTION DE L’ESPACE INTERIEUR

Pourtant, tout au long du 19ème et 20ème siècles, des architectes femmes ont tenté de tenir compte des besoins des femmes et de les libérer des charges domestiques. En 1869, Catherine Beecher (USA), même si elle fut une apôtre de la domesticité, fut à l’origine d’une série d’améliorations qui modifièrent la condition des femmes dans la cuisine. La cuisine occupe une place centrale afin de permettre à ses occupantes un contrôle visuel total sur les activités de la maison, sans perte de temps et d’énergie à se déplacer d’une pièce à l’autre. En 1916, Alice Constance Austin, une architecte autodidacte, présente son modèle visionnaire d’une cité pour les femmes, où les maisons sont dépourvues de cuisine, les meubles sont intégrés, les lits se rabattent, le plancher chauffant évite les tapis (fastidieux à nettoyer), et où des repas chauds sont distribués grâce à un tunnel relié à une cuisine centrale. Cette cité reste à l’état d’utopie. En 1924, Anna Keichline, la première femme architecte de Pennsylvanie, conçoit un modèle de cuisine dont l’avant forme un espace de travail pour préparer la nourriture, précurseur des plans de travail modernes. Les étagères basses sont éliminées (pour ménager le dos de la cuisinière). Dans les années 1930, Charlotte Perriand intègre la cuisine à la salle de séjour favorisant ainsi la communication avec les amis et la famille et permet à la femme de sortir de l’enfermement de la cuisine.

Ces innovations, en terme d’espace et d’ergonomie, ont parfois été suivies, mais ont aussi souvent été oubliées. A l’heure actuelle, le dessin des cuisines, s’il a intégré certaines de ces idées, telle la cuisine américaine, est généralement conçue de manière neutre, sans tenir compte du genre de la personne qui l’utilise majoritairement.

DES MAISONS CONSTRUITES POUR DES FEMMES

Parfois, ce sont les femmes, en tant que clientes des architectes, qui suscitent l’innovation. En 1917, Madame C. J. Walker, femme d’affaires d’origine afro-américaine, fit construire la villa Lewaro qui se caractérise par la prise en compte des besoins des occupantes féminines de la maison. Par exemple, l’utilisation de nouvelles technologies dans l’aménagement intérieur est destinée au bien-être des employés de maison (et donc destinée à réduire la relation de pouvoir qui les séparent de leur employeuse). Pour la buanderie, où la lessive occupait beaucoup d’espace, est conçu un système d’eau chaude dont les tuyaux sèchent le linge, pour réduire le temps de repassage. Il y a un gymnasium au sous-sol, des ascenseurs à l’intention des employés de maison. Dans le cas de la maison de Constance Perkins (intellectuelle américaine) par Richard Neutra, construite en 1954, Perkins souhaitait une maison ergonomique en rapport avec sa morphologie et ses intérêts (non centrés autour de la domesticité et la famille). Elle refusait de consacrer une pièce à la chambre, mais voulait dormir près de sa table de travail, près de son lieu de créativité. Ce qui lui valut un refus de sa banque de lui accorder un prêt, arguant qu’une telle maison serait invendable.

Un certain nombre d’expériences architecturales originales, plus récentes, conçues par des femmes pour des femmes, ont eu lieu notamment pour des maisons d’accueil pour femmes, avec des idées novatrices telles que l’ouverture des appartements sur des espaces communs, pour une garde partagée des enfants ou une mise en commun des cuisines, comme espace d’échange social.

DES CONVENTIONS A REINVENTER ?

Ces exemples démontrent que malgré une apparence de neutralité, notre environnement gagnerait à être conçu de manière à s’adapter à une meilleure ergonomie à l’usage des femmes… Voici quelques pistes de réflexion. Dans l’espace intérieur, il manque parfois d’ouvertures pour voir les enfants jouer dans le lieu où l’on passe du temps (la cuisine notamment). Les portes ne sont pas toujours adaptées quand on porte un enfant, des paquets ou un sac de linge. La cuisine se pratique debout, y a-t-il vraiment une raison ergonomique ou est-ce par convention sociale ? Sans confiner les femmes aux tâches ménagères ou éducatives, un aménagement plus adapté de l’espace privé faciliterait l’accomplissement de ces tâches domestiques, pour les femmes (qui hélas en assument la plus grande part), mais aussi pour chaque membre de la famille.

L’immeuble traditionnel à logements multiples et la résidence privée sont standardisés selon des conventions et des idéaux de famille nucléaire, sans prendre en compte par exemple, les interactions, les changements, la façon dont les gens vieillissent, leurs activités quotidiennes, leurs handicaps et leurs moments festifs. Il faudrait renégocier les relations entre parents et enfants au travers de l’arrangement de l’espace (topologie conventionnelle) et proposer des alternatives à la structuration conventionnelle. Nos habitations et leur architecture d’intérieur doivent être spatialement flexibles, afin de s’adapter aux changements (c’est trop souvent l’inverse, les gens s’adaptent aux lieux). Il serait aussi intéressant, au travers de l’architecture et de l’architecture d’intérieur d’initier des pratiques coopératives et participatives (ouvrir l’espace).

L’ergonomie et l’arrangement du mobilier (extérieur ou intérieur) doivent se départir de l’arrangement traditionnel de la famille nucléaire patriarcale, pour prendre en compte la morphologie, l’âge (changeant), le genre, la classe sociale, le type de famille (nucléaire, nouvelle, éclatée, séparée, etc), la culture, l’identité, l’orientation sexuelle, l’ethnicité. Le rôle de la femme doit notamment être envisagé, non pas comme étant enfermé dans la domesticité, mais en favorisant un accès des femmes au contexte social, culturel et économique. L’espace public pourrait également bénéficier d’une attention accrue de l’architecture au genre de ses usagers, pour permettre aux femmes d’y occuper une place à l’égal des hommes. L’éclairage de nuit extérieur et intérieur (dans un immeuble par exemple) n’est pas toujours au rendez-vous, ce qui ne contribue pas à sécuriser les femmes. Les toilettes publiques ne disposent généralement pas de lavabo intérieur aux toilettes, qui seraient pourtant bien pratiques pour les femmes, particulièrement lorsqu’elles sont réglées. On n’y trouve pas non plus assez de place pour une poussette, que faire d’un bébé qui ne tient pas debout quand on est seule ? L’espace public permet aux hommes de se soulager contre un bord de trottoir, les femmes doivent payer les toilettes publiques.

Le fait que les femmes soient peu représentées dans la profession d’architecte (et d’architecte d’intérieur) contribue au phénomène de sexualisation des intérieurs et extérieurs et au fait qu’elles soient aussi peu prises en compte en tant qu’usagers. Par conséquent, il est important que les femmes se forment en tant que designers et architectes et construisent pour elles-mêmes. Et surtout que les architectes, hommes et femmes, pensent la dimension de genre dans leur formation et leurs projets. En tant que femmes, l’architecture doit nous procurer autonomie et choix.

Bibliographie : > Joan Rothschild (ed.), Design and Feminism, 1999 > E. Kirkham (ed.), The Gendered Objet, 1996 > Leslie Kanes Weisman (ed.), Discrimination by Design, 1994 > Heresies, « Woman and Architecture », n°11, 1981 > Hilde Heyne (ed.), Negotiating Domesticity - Spatial Productions of Gender, 2005 > Irene Cieraad (ed.), At Home/ An Anthropology of Domestic Space, 2006 > Charlotte Perkins Gilman, Women and Economics, 1898

EN

Architecture has too often contributed to reinforce women’s stereotypes as wives, house- and home-keepers without giving them ‘a room of their own’. It hasn’t taken their specific needs into account neither in the designing of furniture nor in the division of space.

In the 19th and 20th centuries, however, some women architects tried to free women from their domestic chores by making the space more convenient for them. Important inventions, such as the ‘cuisine américaine’, open spaces, were made by female architects or their female customers who had precise demands. Undoing the sexualization of domestic space requires the knowledge of women’s specific needs inside as well as outside the house. ‘Gender’ must be incorporated in the curriculum of architecture schools for male and female students.

NL

Architectuur heeft vaak bijgedragen aan het versterken van vrouwelijke stereotypen als echtgenotes, huisvrouwen zonder ze een “een kamer voor haarzelf” te geven. Het heeft niet rekening gehouden met hun specifieke noden noch in het ontwerpen van meubilair noch in de verdeling van ruimtes.

In de 19de en 20ste eeuw, hebben nochtans enkele vrouwelijke architecten geprobeerd om vrouwen te bevrijden van hun huishoudelijk werk door ruimtes meer geschikt te maken voor hen. Belangrijke uitvindingen zoals de “Amerikaanse keuken”, open ruimtes, waren gemaakt door vrouwelijke architectes of hun vrouwelijke klanten die precieze eisen hadden. Het ontdoen van seksualisering van huiselijke ruimtes vraagt kennis van de specifieke noden van vrouwen binnen zowel als buiten het huis. “Gender” moet geïncorporeerd worden in het curriculum van architectuurscholen voor mannelijke en vrouwelijke studentes.