> Les numéros > Scumgrrrls N°18 - Summer 2011

Au coin chérie !

Monsieur, votre chérie a cassé une assiette en lavant la vaisselle après le repas qu’elle vous avait préparé avec dévouement ? Elle a laissé un pli dans la chemise que vous comptiez porter pour la réunion avec votre patron ? De manière générale, vous trouvez que le féminisme a été trop loin en bouleversant les rôles légitimes des hommes et des femmes dans la famille ? Vous souhaitez restaurer votre autorité de chef de ménage et votre femme approuve ?

La Domestic Discipline est pour vous ! DD pour les intimes ou discipline domestique dans la langue de Voltaire, il s’agit d’une nouvelle manière de vivre son couple. Les blogs et nombreux sites web existant sur le sujet la définissent en gros comme la punition corporelle infligée à un membre du couple (majoritairement la femme) par l’autre (majoritairement l’homme) pour corriger les insuffisances, fautes ou bêtises de celui-ci (celle-ci en l’occurrence). Ses adeptes veillent à la séparer de la pratique sado-maso car il ne s’agit normalement pas d’un jeu sexuel ou érotique mais d’une règle de fonctionnement d’un ménage. Ce n’est pas non plus de la violence conjugale, disent-ils, car le consentement à ce mode de vie est partagé par les conjoints et le comportement punitif ne peut en aucun cas être abusif…

L’homme y est le chef, jouissant de toute autorité sur sa femme (et ses enfants). Les punitions sont expliquées comme autant d’aides prodiguées à l’épouse, pour qu’elle se perfectionne. Bref, c’est une autre manière de régler les éventuels conflits dans un couple en postulant qu’ils résultent forcément de la faute de la femme, rebelle, puérile, pourrie gâtée ou que sais-je encore, et que la discipline est méritée pour restaurer la confiance qu’a la femme en elle-même et le calme dans le couple. Ce n’est que pour son bien !

C’est la femme qui doit s’assagir, c’est d’elle que vient la disharmonie dans le couple et l’homme ne fait que rétablir l’équilibre. Lu sur un blog DD : « Discipline is seen as a practical expression of love, a proactive way of helping a wife to grow and mature ; motivating her to re-align her priorities so that she will not end up in mediocrity ». C’est sa faute en quelque sorte, même si les discours bienveillants sur la DD évitent le mot, sans doute pour éviter tout rapprochement avec de la violence conjugale. Mais ce n’est pourtant pas très éloigné du discours habituel des auteurs de violences à l’égard de leur conjointe : paternisant et auto-justificateur, et mêlant amour avec violence justifiée.

En outre, ce ne sont pas que les peccadilles de l’épouse qui motiveront les fessées : car même si elle devient irréprochable et soumise, comme il se doit, la discipline s’impose toujours dans une fonction de « maintenance ». Tous les sites dévoués à la discipline domestique l’expliquent : rien de tel qu’une bonne fessée de temps à autre, même sur la femme obéissante, pour lui rappeler ses obligations et qui est le maître. Il ne manquerait plus qu’elle oublie la douleur de la punition et se mette à pécher de nouveau !

Pas étonnant que ce style de vie ait fort séduit les chrétiens américains qui en ont fait une déclinaison promise à un beau succès : la Christian Domestic Discipline ou CDD [1]. Le mari n’exerce alors que son droit divin à la supériorité dans le couple et à son autorité toute puissante sur son épouse. Et la femme se contente, mais avec foi et extase, du rôle que Dieu lui a assignée, celui d’un paillasson.

Les sites web s’inscrivant dans ce courant sont pléthore et généralement écrits par des épouses fort consentantes. Les écrits de la Bible y sont alors appelés en renfort. Au hit parade des citations trouvées, cette perle de la lettre de Popol aux Ephésiens (5:23) [2] : « car le mari est le chef de la femme, comme Christ est le chef de l’Eglise, qui est son corps, et dont il est le Sauveur ». On trouve sur ces sites des témoignages mais aussi des trucs et astuces pour que « ça marche », comment frapper assez mais pas trop fort, quels sont les meilleurs ustensiles, comment faire de la discipline de maintenance, comment consoler après chaque séance de fessée, comment s’organiser pour ne pas l’oublier dans la journée entre le boulot, les enfants, les lessives. Souvent le site est divisé en deux parties, l’une pour l’homme et l’autre pour la femme. Les conseils pour l’homme visent à la fois à le déculpabiliser et à le rengorger dans son rôle d’autorité naturelle, de mâle dominant.

Mais ce serait une erreur de cantonner ce modèle familial à des adeptes d’une Bible lue au premier degré, vouant Darwin aux gémonies. Les dizaines de pages web que j’ai lues (en sachant avec effroi que Google n’oubliait rien de mes visites et me les ressortirait un jour dans les circonstances les plus embarrassantes…) proviennent de tous types de couples, de beaucoup de femmes qui racontent leur expérience, croyantes ou non, aux Etats-Unis ou en Europe. J’ai même déniché plusieurs blogs DD féministes qui rattachent leur choix à une suite logique du féminisme ! Au nom de leur droit à décider par elle-même de leur vie et de leur sexualité, ou même de la nécessité de restaurer un équilibre perdu entre homme et femme au sein de leur couple, une égalité entre les sexes que le féminisme, à force de la chercher, aurait dépassée et oubliée. D’ailleurs, disent-elles, la discipline domestique est également pratiquée par des lesbiennes (il y a en effet des sites web lesbiens sur le sujet), cela montrerait bien que c’est du féminisme !

Au-delà de cette réappropriation « féministe » de la discipline domestique, la plupart des sites web DD, chrétiens ou non, sont clairement anti-féministes et blâment le mouvement des femmes pour l’équilibre rompu dans le couple en ne permettant plus à chacun de se retrouver dans sa place (inégale) qui est la sienne. Pas besoin de vous faire un dessin.

Effrayant comme les bons vieux trucs patriarcaux, telles la violence faite aux femmes, l’autorité du type dans un couple, l’humiliation et l’infantilisation de la femme, trouvent sans cesse de nouveaux terrains de jeux, et n’hésitent jamais à déployer des discours rassurants et auto-justificatifs. La domestic discipline est encore une preuve que le patriarcat s’entend à merveille avec la doctrine libérale basée sur des libertés justifiées par le seul consentement. Mais même sans ses oripeaux de liberté consensuelle, la violence des propos de DD sur les sites qui y sont consacrés rappelle que le modèle du couple inégal où l’homme a tout pouvoir sur sa femme est encore séducteur pour certains et a de beaux jours devant lui !

Notes

[1]tout aussi flippant qu’un contrat à durée déterminée… [2] Mais non c’est pas l’heure qu’il est…

EN

’Domestic discipline’ is a new trend among some couples. The man is clearly THE boss and may punish his wife physically for any of her mistakes or flaws ‘for her own good’ so that she improves and doesn’t do it again. It really is frightening how these old patriarchal tricks, such as violence against women, male authority, humiliating women and treating them as irresponsible children, always find new ways and how easily they use a reassuring and self-justifying discourse.

NL

Huiselijke discipline is de nieuwe trend bij koppels. De man is duidelijke DE baas en mag zijn vrouw “voor haar eigen bestwil” fysiek straffen voor eender welke fouten of gebreken, zodat ze zichzelf verbetert en het niet meer opnieuw doet. Het is angstaanjagend dat deze oude patriarchale truken, zoals geweld tegen vrouwen, mannelijke autoriteit, vrouwen vernederen en hen behandelen als onverantwoordelijke kinderen, altijd weer opnieuw ingang vinden en hoe gemakkelijk ze een geruststellend en zelfrechtvaardigend discours gebruiken.