> Les numéros > Scumgrrrls N°18 - Summer 2011

Désordre !

J’allais écrire une histoire personnelle. J’allais écrire et même broder des tas de choses sur ma façon d’avoir appris à être dans les lieux qui me concernent peu ; d’avoir cultivé une désinvolture face à ce qui, pour beaucoup, sert de table d’évidences ; de m’être appuyée sur mes différences pour me construire une quotidienneté banalement normale.

J’allais parler des poils - de ma moustache, du poids - de mon cul, de la féminité - de la mienne, de la masculinité - de ma bite mentale... Mais voilà que j’en arrive à la Véritable histoire de ma Nature.

Régulièrement je visite mon homéopathe, j’ai la phobie du cancer du cerveau. Check up et conclusions : Tout va très bien mais… chez vous, vous le savez, c’est toujours le même problème avec vos hormones.

La phrase résonne bizarrement.

Mon homéopathe : bonhomme rassurant vêtu de blanc. Fantôme échotique du musée d’histoire naturelle et des sciences douces, sauce présent. Sa phrase a fait ressurgir d’un lointain passé la mémoire d’une lettre enfouie et finalement déterrée par ma mère, qui en avait longtemps protégé le secret.

Ma mère : plutôt petite, tendance Geisha. A pour modèle Brigitte Bardot et considère la Pilule comme la clé de voûte de la libération des femmes. Vomit le MLF autant que les syndicats. Un jour, une crise. 1° Elle hurle. 2 ° Je hurle. 3° Elle pleure. Me sort un papier tapé machine, autrement dit une antiquité.

Liège le 21 août 1971 (j’ai 7 ans )

Chère Madame, J’ai reçu un rapport circonstancié concernant votre petite fille. On a décelé certaines anomalies du fonctionnement de son système glandulaire et vous devriez normalement reprendre contact avec le docteur Legros qui l’a vue pour la première fois. Par ailleurs, je désirerais moi aussi voir la petite afin de déterminer s’il n’y a pas d’anomalie ovarienne décelable au simple examen clinique. Je vous serais donc reconnaissant de bien vouloir prendre contact avec moi à ce sujet. Votre dévoué

Docteur Louis Darcis Ancien résident de gynécologie-obstétrique – Memphis-USA Médecin adjoint au centre anticancéreux, université de LIÈGE Agrégé de l’enseignement supérieur Gynécologie – Accouchement.

A la lecture, je trouve cette lettre bien insignifiante et me demande quel contenu ma mère a bien pu y projeter. Je ne suis pas hermaphrodite, ou alors je l’aurais vu. J’oublie, jusqu’à ce jour où je n’ai pas le cancer du cerveau… Me revient en mémoire une série d’événements, strate de faits constituant de ce que je suis certainement aujourd’hui…

Pourquoi ma mère a-t-elle fait procéder à de telles analyses ? Car, bien entendu, mon père n’a jamais été au courant, ou l’a probablement oublié… Affaire de femmes, affaire d’époque ? Qu’est-ce qui a pu attirer son attention ? Mon comportement, mon désintérêt pour Barbie ? Les endocrino-pontes de l’époque qui s’exprimaient dans Télémoustique ? Ma passion pour les trains électriques, à moins que ce ne soit la taille de mon clitoris ?

Apparemment c’est ça. Elle l’a trouvé un peu grand, quand j’avais 7 ans.

Pourtant tout à fait dans les normes à la naissance, j’avais reçu bien l’attribution féminin sur mon identité. L’organe avait grandi, le doute aussi… Me voilà envoyée chez Mengele, oups pardon, son petit héritier. Je m’en rappelle encore de ce bon dévoué docteur Darcy et de sa visite gynécologique, mes petits pieds dans les étriers. Suit la seringue en laiton et l’injection d’hormones.

De quoi et qu’est-ce, en quelle quantité et surtout pourquoi ? Tout cela restera mystère.

Mais ce qui est évident c’est qu’à 7 ans, j’avais compris que le monde était peuplé de prétentieux et de menteurs, de gens qui en humiliaient d’autres à coup de prétendus savoirs, à coup de prétendues connaissances, à coup de prétendues sciences. Des hommes se construisaient sur la fragilité des uns, abusaient de la bêtise d’autres, se gaussant de leur arrogance de maîtres.

Que je consulte aujourd’hui un homéopathe pour calmer mes phobies hypocondriaques me semble absurde, dérisoire. C’est pourtant un choix lié à ma perception précoce de la cruauté du monde.

Je me rends compte que je suis fâchée sur mon homéopathe, non parce qu’il a réveillé des souvenirs pénibles mais parce qu’il s’est fait le relais de cette Vérité Hormonale à laquelle je n’appartiens pas. Et du coup (il m’en aura fallu du temps), j’éprouve une solidarité grandissante pour ce que je ne comprenais pas jusqu’ici : les trans, les inter, les autres sexes. J’aurais pu en être un, j’en suis un, parce que nous en sommes tous. Résister pour ne plus être ni des Hommes, ni des Femmes, et surtout faire table rase des concepts qu’ils recouvrent.

Enfin, en conclusion : j’ai des enfants dont je ne suis ni mère ni père. Je suis cependant parent légal dans un pays qui reconnaît le droit au mariage et l’adoption pour les homosexuels. Malheureusement, on ne le reconnaît que pour mieux singer le modèle binaire défini par l’hétérosexualité, à savoir être deux, de préférence assignables aux fonctions et comportements sexués. Ces récents acquis doivent-il nous faire oublier la possibilité d’une société qui reconnaîtrait des parentalités multiples, et par là même, la multiplicité contenue de chaque être ? Le nombre varierait entre 1 et x, sans définition sexuée de qui porterait la responsabilité d’éducation d’enfants, eux aussi, non sexués, non déterminés à devenir des petits d’Hommes, ou des petites de Femmes. Pas de quoi être fiers de nos petits acquis si on n’a pas, au moins, cette perspective-là[1].

[1] Merci aux hormones d’avoir été les messagers de ma compréhension et à B.P d’avoir indirectement aidé à ce que je ne me fourvoie pas totalement dans l’écriture de ce texte.

EN

A recent visit to my homeopath reminded me of a long-forgotten story, the story about my hormones and a so-called malfunction that a pretentious doctor had detected in my childhood. Was this abuse due to its period in time or was it the premiss of today’s society that imposes the binary system upon us and castrates potential revolutions and utopias ?

NL

Een recent bezoek aan mijn homeopaat herinnerde me aan een lang-vergeten verhaal, een verhaal over mijn hormonen en een zogenaamde stoornis die een pretentieuze dokter had opgemerkt tijdens mijn kindertijd. Was dit misbruik te wijten aan de tijdsgeest of is het eigen aan de maatschappij van vandaag die een binair systeem oplegt op ons en potentiële revoluties en utopieën castreert ?